Vai al contenuto principale Vai alla ricerca

Hauteur: 1456 m
Durée: 5 heures

La vallée des rochers

Trois mois par année, le soleil ne parvient pas à Foroglio, mais lorsqu'il arrive, c'est la fête pour la cascade que le randonneur devrait admirer quand les premiers rayons baignés d'écume se transforment en éclat d'arc-en-ciel. Il semble alors que la cascade se fige dans sa chute pour ne pas rompre la magie d'un instant qui la rend féerique.
On arrive ensuite, le long d'escaliers encastrés dans les précipices, à la chapelle du San Salvatore, dont les arcades servent de refuge lorsque la tourmente effraie même le pont de Pontito, que l'on retrouve un peu plus haut; celui-ci est fait de pierres de taille qui se poussent moitié d'un côté, moitié de l'autre, sans jamais se recouvrir et restent ainsi solidement immobiles dans leur rustique effort; il enjambe le torrent qui, avant de se transformer en cascade, se fraie son chemin entre les rochers à force de remous et de tourbillons, laissant derrière lui une transparence qui, tant elle reste limpide, évoque une loupe interrogeant la pierre.

Cette pierre, d'ailleurs, a toujours joué dans le Val Calnégia un rôle irremplaçable dans une histoire qui rappelle les peines de l'homme et confirme son talent pour exploiter la nature qui, de son côté, fait tout pour être hostile et fait disparaître, alors qu'on en ressent peut-être le plus grand besoin, l'eau d'un torrent qui a pris désormais les dimensions d'une rivière; et l'on en suit le cours souterrain le long d'un sentier qui a, comme certaines caves, ses soupiraux d'où il émane par grand froid un souffle tiède comme l'annonce du printemps, même lorsque la glace recouvre encore ces plaques sur lesquelles les bergers et les charbonniers d'antan déposaient leur hotte pour reprendre haleine.

On traverse ensuite les signes de la violence de cette rivière saugrenue dont on n'entend que le murmure, et l'on tente alors de l'imaginer dans sa rage dévastatrice, mais il n'est pas aisé d'en reconstituer les terribles crues, car dès qu'on la retrouve à découvert, elle se montre pittoresquement douce, presque intimidée par les énormes blocs tombés comme des météorites entre les étables de Gerra.

Pour son caractère particulier Gerra mérite une halte au delà de la rivière et entre les maisons qui apparaissent encore plus petites au regard de ces gigantesques rochers; et pourtant cela ne les effraie point; au contraire on comprend tout de suite qu'ils sont leurs complices et qu'elles les utilisent après les avoir ciselés pour dévier par une rainure les rigoles de la pluie; ils sont maison, dépôt, étable, cave; quand on descend dans celle qui est la cave la plus fraîche de toute la Bavona, on a l'impression de pénétrer dans une crevasse qui devient de plus en plus sombre, dans une fissure qui pourrait se refermer à jamais;

mais bien plus impressionnante encore est la "spluia bèla" de la famille Dadò, avec maison et étable placées sous un toit de pierre dont on ne peut calculer le poids; pour la visiter il faut monter, de Pontito, sur la gauche de la Calnégia et retraverser ensuite la rivière. Mais la visite vaut le détour même si plus loin il faudra presser le pas car les lacs de Crosa sont encore loin et la montée est dure.

On grimpe ensuite en pensant aux montagnards qui autrefois faisaient le trajet un grand nombre de fois et avec Dieu sait quelle charge sur le dos, et l'on grimpe vers Motto et puis plus haut encore, suivant et utilisant les marches entaillées par centaines par Eugenio Zanini, qui martelait la roche comme s'il avait voulu y inscrire le nombre de ses sacrifices. L'eau du premier Crosa que l'on rencontre, celui que l'on appelle le petit même s'il ne l'est guère, fait une chute dans le noir avant de sourdre, transformée en source, cinq cents mètres plus bas; et ces cinq cents mètres il faut les suer avant d'arriver au lac dont les rives tombent à pic dans un bleu étrangement marin (on aperçoit sous l'eau le dessin d'escaliers vieux comme le glacier qui les a creusés); la montagne, à l'entour, cherche à annuler cette note quasi méditerranéenne mais, ce faisant, la rend encore plus voyante et surprenante.

C'est peut-être pour cette raison que l'autre lac, le grand tout proche, a des contours moins rudes et ainsi ne crée pas de contrastes excessifs; il en résulte peut-être moins spectaculaire mais non moins pictural: il est plus varié et nuancé et l'on en déduit que l'eau qu'il fournit à l'autre lac, au petit, n'est que celle qui, trop colorée, ne convient pas à ses goûts. Mais tant l'une que l'autre de ces eaux sont parfaitement adaptées à la pêche, et le refuge construit dans ce but, évoque une sentinelle chargée de compter les frétillements, peser les ombres, scruter les habitudes; la pêche a ici une signification valorisée par le silence qui entoure la solitude de celui qui certainement n'envie pas ceux qui à Foroglio photographient l'eau qui descend des Crosa et fut chantée, comme cascade, par l'avocat et poète Silvio Fiori, qui la définit "une belle forte et amoureuse", "infatigablement à son poste; toujours occupée à son chant sonore".